Wart est revenu de la montagne magique

Baudoin dans le cadre

« L’art ouvre des mondes, nous révèle des choses invisibles, invente des cosmologies, explore la conscience et rend parfois palpable la mystérieuse magie du monde. » Jerry Saltz, 2013

Enfant, Baudoin voit l’aura des arbres et perçoit les rythmes alentour. Des années passent avant de réaliser que tout le monde n’a pas les mêmes antennes. .Aujourd’hui, toujours propulsé par les énergies qui le traversent, Baudoin Wart les explore et les habille d’images, de sons, de gestes.

C’est l’histoire de son trajet pictural, mais aussi musical, poétique, gestuel et social. Il couronne ses études en Arts à l’Université de Montréal par un happening qui joue de toutes les formes d’expression alors disponibles : peinture, danse, poésie, vidéo, sculpture, musique, sérigraphie, interaction, photographie.

Depuis toutes ses actions et ses réalisations artistiques et professionnelles passent par ce prisme, dans chaque discipline qu’il aborde. Mais la peinture demeure sa base, sa pratique et son ancrage visuels.

Dès 12 ans il remplit des cahiers de dessins avec tant de talent qu’on lui offre toiles et peintures à l’huile. À 14 ans il remporte un concours de dessin. Chacune de ses révélations artistiques lui permet ensuite de conquérir de nouveaux champs de liberté.

Avec Pellan, c’est avec un immense soulagement qu’il se libère du réalisme, au moment même où il maîtrise la photographie. De Riopelle, il apprend la liberté du geste qui est devenue une des clés de sa peinture. Lors d’une exposition de Picasso à Berlin, il est ébloui par la variété des médias qu’utilise l’artiste: de la toile au fer, du bronze, au bois, à la céramique, toute matière devient matériau. De Beuys, enfin, il découvre l’art relationnel, la proximité et l’interaction avec le public.

Punk à l’époque où c’est une révolte, il participe aux débuts des mythiques Foufounes Électriques; il crée des happenings, joue de la batterie dans des concerts, participe aux « Peintures en direct », invente de la restauration, collabore avec de nombreux artistes en musique, en arts visuels, en danse; il enregistre des dizaines d’heures de bandes sonores et de vidéo, prend des centaines de photos, peint des toiles géantes, fait et pose des affiches pour ses spectacles et ceux de ses amis…

Et là, tout s’arrête.

L’affiche le dévore.

« Cappiello transformait la rue en une galerie de tableaux. L’art venait au passant. » Éditions Romaines, 2010

En fait, rien ne s’arrête : Wart continue à peindre, à danser, à écrire des poèmes, à explorer les rythmes shamaniques. Mais l’artiste sort de scène, disparait aux yeux du public : il est devenu galeriste.

Sa galerie : les palissades de Montréal où, avec ses acolytes, ils s’imposent comme les meilleurs. Wart traite chaque affiche comme si elle était la sienne. Il exige de l’ordre, de l’harmonie, de la mise en scène. À travers les années, pas un artiste, pas un auteur, pas un musicien, pas un danseur, pas un acteur à Montréal qui ne se soit reconnu, ému, sur ses cimaises. Et quand vient le moment de faire légaliser cet affichage sauvage, tout le milieu culturel montréalais appuie sans retenue celui des siens qui veille à ses images.

Vingt cinq and plus tard, cette œuvre gigantesque fait en 2012 l’objet d’un livre et de quinze expositions. Évidemment, le galeriste est aussi conservateur, d’abord en gardant précieusement les affiches qu’on lui confie, ensuite en les transmettant à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Mais entretemps, son entreprise en de bonnes mains, il est parti construire un autre happening social, qu’il appelle « le Loup vert » : un éden champêtre, un royaume de verdure, un lieu de ressourcement collectif en accord avec la nature. De terre en terre en bordure de rivière, il acquiert, évidemment, une montagne. Magique. Huit années y sont consacrées. Les documents qui témoignent de cette étonnante utopie feront un jour, à leur tour, l’objet de publications et d’expositions.

« Au moment de déposer le pinceau, l’œuvre n’est pas finie: elle commence. C’est la réaction du public qui lui donne un sens et une valeur. » Banksy, 2012

Lorsqu’Alejandro Jodorowsky vient à Montréal à l’invitation de l’Université de Foulosophie, Wart est de retour en ville. Comme chaque année, il aide François Gourd et Armand Vaillancourt à organiser l’événement. Il ne faudra guère de temps à « Jodo »  pour qu’il demande à son « chauffeur » de lui montrer ses œuvres. Immédiatement inspiré, Jodorowsky en baptise une vingtaine mais, plus important, il persuade Wart de revenir au public, de sortir l’artiste du placard.

Le lancement du 4 Juin avec les toiles nommées par Jodorowsky marque son retour sur scène, mais ce n’est bien sûr que la pointe de l’iceberg. D’autres expositions et publications suivent, avec des projets collaboratifs et collectifs.

Au-delà de Beuys, la pratique artistique de Wart est contemporaine dans ses interactions sur tous nos médias. En chair et en os comme sur le Web, il inclut les membres de son public : des œuvres sont créées à la portée de tous, des espaces immersifs nous accueillent, l’artiste est présent, les interactions créent de nouvelles œuvres dont nous devenons les auteurs.

Un artiste est revenu parmi nous. C’est désormais à nous, comme nous l’a montré Jodorowsky, de saisir les visions de Baudoin Wart afin qu’elles nous transportent.

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Par Bruno Boutot
boutotcom.com
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